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 La mort aimante

Quel que soit leur point de départ la fin sera belle. C’est parce qu’elle n’est pas achevée qu’une action est infâme » (page 243).

Jean GENET, Journal du voleur

« Mon beau navire ô ma mémoire

Avons-nous assez navigué

Dans une onde mauvaise à boire

Avons-nous assez divagué

De la belle aube au triste soir ».

Apollinaire, Alcools, « La Chanson du mal-aimé »


« Vienne la nuit sonne l’heure.

Les jours s’en vont je demeure ».

Apollinaire, Alcools, « Le Pont Mirabeau »


1


Malgré la brume, il décida de prendre le bateau. C'était le seul moyen d'oublier ça, le chagrin... A la descente de Tanvaï, il recommença pourtant à pleurer. Les souvenirs lui faisaient trop mal, entassés sur le bord de sa mémoire, prêts à resurgir à tout moment, souvenirs d'un passé à peine effrité et qui gardait encore l'empreinte du bonheur.

A quoi allait lui servir cette petite virée ? A chaque fois que son esprit s'agitait, il lui suffisait de rejoindre la mer... En glissant sur son dos étincelant, il oubliait ses tourments et semblait l'homme le plus heureux de la terre. Son esprit s'apaisait et souvent, après de longues heures en sa compagnie, Yves revenait le sourire aux lèvres. Il s'était guéri lui-même.

Mais ce n'était pas un jour comme les autres. Cette fois, ce serait difficile de tout oublier, de larguer les amarres et de revenir la tête vide et le coeur tranquille. Cette petite virée, c'était comme une dernière chance avant l'agonie solitaire d'un homme qui a tout perdu. Il soupira. La grève s'étendait, de part et d'autre, aussi esseulée que son coeur, aujourd'hui. Il avait besoin d'évasion. Mais la chercher ici, là où tout avait commencé, parmi ces rochers où son image se reflétait, cette idée lui paraissait maintenant ridicule. Et pourtant, que pouvait-il faire d'autre ? Son bateau attendait, immobile, sur la mer. Un simple coup d'oeil vers lui et il reprenait courage. Peut-être qu'il suffisait d'accomplir le premier pas et une fois sur les flots, il se guérirait comme les autres fois, sans s'en rendre compte, apaisé par la rumeur ensorcelante des vagues et le piaillement des mouettes au-dessus de lui.

Il se mit donc en quête, installé sur son bateau. Direction le large. En quittant le mouillage, il passa par le port du Vil. Il s'y était souvent baladé avec elle. Une larme coula sur sa joue. Il l'essuya rageusement tout en se dirigeant vers la pointe de Kervigorn. A la sortie de l'aber Benoît, la balise « le chien » apparut dans son champ de vision, rocher peinturluré de rouge à la forme étrange qui semblait, à l'instar d'une sentinelle, garder l'entrée du port. Yves soupira. Il s'éloignait de la grève. Il s'éloignait de sa terre. Il s'éloignait en connaissance de cause. Sur la mer, il oublierait la vision tragique qu'il n'avait pas préméditée. L'image lui était encore trop atroce. Seule une virée sur les flots pouvait lui permettre de l'oublier.

Tout à coup, la pointe de « Corn A Gazel » se dressa dans la brume. La clapot donnait l'impression d'une image subliminale. Il cligna plusieurs fois des yeux et distingua enfin la balise verte qui délimitait le chenal. Yves ne savait pas où aller. Il se sentait seul au monde. Il avait souvent ressenti cela. A l'époque, il n'était encore qu'un adolescent, réconforté dans les bras de sa mère. La douleur disparaissait toujours... Pourquoi avait-il le sentiment de n'avoir jamais touché au bonheur sur la terre ? Dès qu'il rattrapait la mer, il ressentait cet apaisement indescriptible comme si son corps, devant cette vaste étendue liquide, était chez lui.

Il avait dépassé l'île Garo et approchait maintenant de « Karreg Ar Poul Doun ». Il aperçut alors l'île Guénioc dissimulée sous la brume matinale. Elle lui avait souvent inspiré de la crainte. Il connaissait l'histoire de ces aviateurs anglais et américains dont les cadavres avaient échoué ici, lors de la dernière guerre. Il lui avait toujours semblé que ces nombreuses morts, la mer ne les avait jamais vraiment lâchés. Elle les avait conservés, bien au froid, entre ses lèvres glacées. Combien de dépouilles avaient dû pourrir entre ses flancs !

Yves secoua nerveusement sa tête. Il fallait penser à autre chose. Alors il détourna son regard de l'île et tourna sa tête vers la côte. A cette distance, il ne distinguait plus la maison familiale mais peu importe... Elle était toujours là... Elle envahissait son coeur. Elle le retenait prisonnier de la terre...


2


Quand elle se réveilla, elle percevait encore son empreinte mais elle sut qu'il n'était plus là. Face au désordre du salon, elle prit peur. Il avait tout saccagé. Les chaises gisaient sur le sol. La nappe avait été jetée maladroitement par terre. De nombreux ustensiles de cuisine siégeaient sur le carrelage. Elle ne comprenait pas pourquoi elle n'avait pas été réveillée par le bruit. Puis elle se souvint des deux somnifères qu'elle avait avalés, de rage, parce qu'elle ne réussissait pas à dormir. La boite trônait encore sur la petite table, les cachets éparpillés. Que s'était-il passé ici ? Elle fouilla la maison, le chercha sans trop y croire puis descendit à la cave.

Sa voiture n'était plus là.

Dans son établi, elle chercha une preuve de sa fuite. Elle la trouva. La caisse rouge qu'il prenait toujours pour aller en mer avait disparu.

Alors elle courut, descendit la pente abrupte qui menait jusqu'à la grève. Et elle considéra longtemps l'horizon bleuté, en quête d'un signe de lui. Mais il était déjà trop loin. Sa peur se mua en colère, une colère sourde contre elle-même. Pourquoi avait-elle pris ces somnifères ? Pourquoi ? Et derrière son regard voilé par les larmes, la vision de son fils s'imposa à elle comme une épreuve attendue à laquelle elle devrait faire face.


3


Le vent s’était mis à souffler comme une empreinte comminatoire bien décidée à le suivre jusqu’au large. Yves, dans sa torpeur, ne l’avait pas tout de suite remarquée, trop occupé à observer l’horizon. Il frissonnait. Pour la première fois de sa vie, cette ballade en bateau ne lui apportait pas la paix. Il se sentait étranger à lui-même, comme un orphelin ravagé par la solitude d’un monde où il ne reconnaît aucun lien de consanguinité.

Il fallait s’y faire…

Il était seul maintenant…

Il évita les cailloux de la « grande fourche » et se dirigea vers le large. Le bateau se mit à tanguer rageusement, comme si lui aussi luttait pour sa survie. Yves, perdu dans ses pensées, ne prenait pas conscience qu'il s'éloignait de plus en plus du rivage sans tenir compte de la tempête. La mer imposait sa présence, clapotant autour de lui. Les jambes d'Yves chancelèrent ; il se sentait épuisé. Face à elle, il comprit qu'il ne gagnerait pas. Cette fois-ci, elle allait l'emporter avec lui. Et tandis que la pluie se mettait à tomber, une larme coula sur sa joue.


4


Elle s'enfonça dans son bain. La chaleur emmitoufla ses muscles. Elle eut un long frisson. Et tandis qu'elle fermait les yeux, l'image de son fils interrompit la trêve. Pourquoi était-il parti en mer ? Pourquoi la maison avait-elle été ainsi saccagée ? Il était incontrôlable, ces derniers temps, prisonnier d'un malaise qu'elle ne parvenait pas à diagnostiquer. Elle, la mère, avait perdu le contact. Elle ne savait plus comment faire. Il s'était refermé sur lui-même. Elle plongea la tête sous lui et retint longtemps sa respiration. L'eau... Il s'y était toujours senti à l'aise, à l'abri du monde. Adolescent, il partait plusieurs heures faire de la plongée sous-marine quand il ne partait pas en bateau, avec son père, pêcher au large. La passion s'était transmise de père en fils. Elle n'avait rien pu faire. Elle avait toujours craint pour la vie d'un de ses proches. Et comme pour lui prouver qu'elle avait toujours raison, son mari était mort noyé quelques années plus tôt.

Elle avait fini par la détester, cette mer. Elle ne voyait en elle qu’un amas de cadavres mangés par ses enfants. Combien de marins ? Combien de curieux noyés dans sa gueule ? Elle ne se baignait plus depuis des années. Elle ne la regardait pas. Elle savait que cette mer était encore capable de lui pourrir son existence. Son fils… Son fils chéri… Et puis quoi encore ? Elle se redressa, les sourcils froncés. Soudain, la douleur l’atteignit de plein fouet. Arquée dans le bain, elle commença à se débattre dans l’eau. C’était comme si une entité appuyait sur son cœur et l’écrasait de son poids. Bientôt, elle ne parvint plus à respirer. Son regard s’immobilisa sur son reflet. A travers la buée amoncelée sur la vitre, elle était en train d’assister à sa propre agonie. Et elle n’y pouvait rien.


5


C’était bien elle, au fond de la mer… Yves la voyait… Elle se débattait… Elle lui criait de le rejoindre. Ses sanglots s’intensifièrent… Il ne parvenait pas à se calmer. Il n’avait même plus de goût à manœuvrer son bateau. Il s’était assis, les bras ballants, le regard hypnotisé par l’image de la dépouille maternelle. Il plongea la main dans la mer et tenta de caresser le visage bleui de sa mère. Elle ne lui répondit que par une grimace.


**

*


Son esprit eut une dernière pensée pour son fils. Reviendrait-il à la maison ? Son espoir ne put outrepasser la mort qui laissa, comme une empreinte indélébile, la grimace insatisfaite d’une mère inquiète.


**

*

Il prit le temps de la réflexion. Que laisserait-il derrière lui ? Sa vie, après la mort de ses deux parents, ne se résumait pas à grand-chose. Quand son père avait disparu en mer, sa mère avait fait une dépression avant de s’éteindre dans son bain, accablée par une crise cardiaque. Il n’avait jamais réussi à nouer des relations amicales, encore moins sentimentales. Il était mort de solitude. Il était mort de n’avoir personne sur qui compter. Quand il enjamba son bateau et plongea, il constata que c’était facile de mourir, comme si, au fond, il avait déjà accompli cet acte bien des fois. Autour de lui, bien que de nombreux bateaux se promenaient sur l’aber, personne n’entendit le bruit du clapotement de l’eau après un plongeon. Personne n’aperçut ce bateau fantôme effectuer, comme un leitmotiv, son dernier périple. Personne, surtout, ne vit la silhouette diaphane sauter dans le vide. Un appel à la mort, un appel au besoin d’être aimé, au-delà des frontières terriennes…

6


La maison n’a plus jamais été habitée. Il est vrai que dans la salle de bain, l’eau semble parfois couler toute seule. Une forme ombrageuse se débat alors dans la baignoire, prisonnière des flots ou de sa propre destinée. Il est vrai qu’elle semble prendre vie, cette maison. Il suffit de voir ces ustensiles, ces victuailles, ces paquets éparpillés sur le sol comme si quelqu’un y vivait encore et essayait de prouver au monde entier sa colère. Parfois, un homme hurle sa douleur et effraie les voisins. Ces derniers n’osent plus regarder la maison. Ces derniers ne disent plus rien. Mais parfois, quand ils passent devant, ils jettent un rapide coup d’œil vers la véranda et ont l’impression d’y percevoir des ombres. On dit que le destin de cette maison est prisonnier de son passé tragique.  On dit aussi qu’un bateau prend souvent le large mais qu’il n’y a personne pour le manœuvrer. Plusieurs pêcheurs l’ont vu et ont reconnu celui d’Yves mais aucun d’entre-eux n’a voulu s’approcher du bateau pour vérifier celui qui le dirigeait… Au fond, les gens ne savent pas grand-chose sur cette famille de Tanvaï mis à part l’essentiel : les morts ne désertent pas leur domicile au facilement.



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